CHEMINS  D’ACTEUR 

 

Définir au mieux une pensée est peut-être en définir son contraire.

Le théâtre selon Aristote, brièvement résumé,  passait par la catharsis et nécessitait pour l’acteur de raconter une histoire, reconstituer une pseudo réalité, pour faire vivre aux spectateurs, par procuration, la vie qu’ils ne vivraient pas, les fantasmes auxquels ils ne pourraient donner libre cours, les crimes qu’ils ne commettraient pas.

L’acteur « entrait dans la peau du personnage », entité mystique née de l’imaginaire de l’auteur et auquel l’acteur « donnait vie ».

Bien plus tard, Diderot émettait un doute sur la méthode mais sans solution matérielle. Stanislavski, lui, s’appropriait la pensée d’Aristote, créait une méthode et un mode d’emploi.

De cette école sont nées, via l’Actors Studio entre autres, des lignées d’acteurs talentueux.

De cette école est née aussi la fracture évidente entre spectateurs et acteurs, les uns regardant en voyeurs passifs ce que font les autres derrière un mur virtuel, que le jargon théâtral nomme le « quatrième mur ».

Stanislavski lui-même, à la fin de sa vie, remit en question sa propre méthode, mais sans être entendu.

Brecht, lui, remit en question fondamentalement ce théâtre, en définit les contours, y forma ses acteurs, mais, toujours, sans réelle transmission de cette révolution théâtrale aux générations suivantes; il s’en suivit des incompréhensions, des déformations, voire même une certaine trahison de sa pensée. 

Un événement essentiel se produisit au cours du XXe siècle: l'apparition de l'image enregistrée par le biais du cinéma et de la télévision ensuite ; et quant à demander à présent à des acteurs de reproduire le plus fidèlement possible une pseudo réalité, autant le leur demander devant une caméra, parce que l'image, encore plus au XXIe siècle avec l’image de synthèse, bénéficie de moyens bien plus performants.

Alors quel avenir pour un art vivant ?

 

CHEMINS D’ACTEUR 

 

- un mode de relation

Le seul avenir possible pour le théâtre, mais aussi sa force immense, réside dans la rencontre humaine dans un temps et un lieu donnés, d’êtres humains prêts à questionner le monde, questionner les auteurs, questionner la pensée, ensemble, c'est-à-dire auteur, acteur, spectateur, et toutes personnes présentes dans le lieu, technicien, habilleuse,… partager une pensée.

On est donc loin du schéma traditionnel mentionné plus haut.

Il est donc nécessaire de changer fondamentalement le rapport instauré entre les  divers partenaires pendant le temps de la représentation.

 

Le premier argument opposé, souvent, est :

… Mais le spectateur sera t’il d’accord ?

 

La question en fait devrait être : l’acteur est-il prêt ?

Il est ancré dans la culture française (pour être modeste), depuis tout petit, que l’acteur « joue à », « entre dans la peau du personnage », « se prend pour », « incarne ».

On pourrait dire que ça commence à la maternelle et que, sans même n’avoir suivi aucun cours de théâtre, le citoyen lambda a en tête de façon « innée » tous ces principes. Il les a en tant que spectateur réel ou potentiel (ce qui d’ailleurs parfois le fera fuir les salles de théâtre sans même y avoir jamais mis les pieds), il les a en tant qu’acteur débutant ou confirmé.

C’est à l’acteur de changer radicalement, de sortir de la pseudo réalité virtuelle (de ne pas y entrer, surtout) pour rester de plain-pied dans la réalité de l’instant, à égalité avec tous les partenaires qui l’entourent, à respirer le même air, à être sur le même longueur d’ondes.

Alors, si à aucun moment l’acteur ne fuit, ne se dérobe, le spectateur lui aussi, restera dans cette réalité de l’instant présent qui est le leur. Et il s’y trouvera bien.

Il faudra alors parler de « questionner une histoire », et non pas « raconter l'histoire, une pensée construite préétablie par un auteur, à laquelle l'auteur a donné un sens et que l’acteur impose au spectateur».

Il n'y a pas qu'un sens à l'histoire, l'acteur va permettre au spectateur d’en questionner tous les possibles. L’acteur sera simplement le catalyseur d’une pensée en marche.

 

Et l’Art là-dedans ?

L’Art vivant a peut-être à remettre en question fondamentalement ce qui fait la nature même de son Art. Est-ce l’instant où l’Artiste, seul avec la création en cours, travaille à son éclosion, ou bien est-ce le moment où cette création (à sa phase ultime en ce qui concerne la création théâtrale), rencontre son public ?

 

Avec CHEMINS D’ACTEUR , la création se situe à l’instant de la rencontre humaine, et est bel et bien l’œuvre de tous les partenaires réunis.

 

CHEMINS D’ACTEUR

 

- des  partenaires

« Plus le spectateur contemple, moins il est. »

Jacques Rancière « Le spectateur émancipé »

A partir du moment où l’acteur n’exercera plus le monopole de la réflexion dans le temps de la représentation, alors, chaque partenaire présent -comme cités plus haut- aura sa part de créativité mais aussi de responsabilité dans ce même temps.

Il ne s’agit pas de revenir au théâtre militant issu de 1968, où le public, sollicité, parfois malmené, entrait dans un code de jeu tout aussi faussé que celui d’Aristote et stérile qui plus est.

 

Il ne s’agit pas de faire de l’acteur un improvisateur, un gestionnaire de la rencontre humaine.

 

Il s’agit de ne léser aucun partenaire de la rencontre humaine, dans sa part de relation à l’œuvre proposée.

Il s’agit de ne pas rater cet instant inouï de la rencontre humaine, en cachant la relation derrière  du stuc et du faux semblant, aussi beau soit-il.

 

CHEMINS  D’ACTEUR

 

Parce qu’il est un moment, où toute démarche à caractère innovant doit porter un nom pour distinguer ce qui fait d’elle une démarche « autre », de même la  « distanciation »  ou  « Effet V » de Brecht, «la construction du personnage » de Stanislavski, et son dérivé, « la Méthode » de l’Actors Studio, … Cette démarche élaborée depuis trente ans se devait d’être nommable.

 

En 2009CHEMINS D’ACTEUR 

 

est donc le nom choisi avec minutie, pour cette démarche d’acteur, qui insiste ainsi sur la multiplicité des directions utiles pour chaque acteur (quelques coquilles journalistiques ont, en effet, déjà déplacé le S de CHEMINS vers la fin du mot ACTEUR, proposant ainsi avec CHEMIN D’ACTEURS, un chemin qui serait unique pour tous les acteurs)

Cette démarche, brièvement résumée,  naît du constat de la fracture  entre acteurs et spectateurs autant pendant le temps de la représentation que dans la vie sociale.

Cette fracture  est à l’origine de la passivité du spectateur et de son désintérêt au final, d’un art vivant, qui ne sollicite pas sa pensée et le considère comme « un meuble ».

 

CHEMINS D’ACTEUR propose une approche de son métier pour l’acteur, intégrée dans la vie quotidienne, réceptive de tous ses partenaires (spectateur compris cela va sans dire),  centrée sur le dialogue et non plus sur la projection.